CHAPITRE 15
Elle avança vers Garion avec détermination mais sans hâte, rivant sur lui le vivant mystère de ses yeux dorés.
— Tu peux ranger ton épée. Tu n’en as plus besoin.
— Oui, Grand-mère.
Il passa la main par-dessus son épaule, introduisit la pointe de sa lame dans le fourreau et la laissa glisser au fond, entraînée par son seul poids.
— Je pense que tu as entendu ?
— Oui, Grand-mère.
— Et tu as compris ?
— Eh bien…
— Tout s’expliquera en temps utile. Entrons. J’ai besoin de parler avec ma fille et mon mari.
— Volontiers.
Garion hésita un instant sur la conduite à tenir. Il se demanda fugitivement quelle serait sa réaction s’il tentait de l’aider et découvrait qu’elle était immatérielle. Mais la moindre des choses, quand on était un jeune homme bien élevé et qu’on traversait une étendue de terrain accidenté avec une dame, c’était de l’aider, alors il serra les dents, tendit la main et lui prit le coude.
Elle était aussi concrète que lui. Il se sentit un peu mieux.
— Merci, Garion, fit-elle avec un drôle de petit sourire. Tu avais vraiment peur que ta main passe à travers moi ?
— Vous lisez dans mes pensées, fit-il en s’empourprant.
— Évidemment, confirma-t-elle avec un petit rire de gorge. Ça n’a rien de miraculeux, Garion. Tu es loup sous ton autre forme, et la pensée des loups est assez transparente. La tienne s’est manifestée ouvertement par une centaine de petits gestes et d’expressions involontaires.
— Je ne savais pas.
— C’est charmant, tu sais. Tous les louveteaux font ça.
— Merci, fit-il sèchement comme ils franchissaient la porte et entraient dans la cour de la ferme.
Les hommes achevaient d’éteindre les dernières flammes qui léchaient la façade d’une grange : Silk, Essaïon et Sadi faisaient la chaîne avec des seaux d’eau que Durnik et Toth déversaient sur les parois de bois. Le dragon n’avait pas eu le temps de faire de gros dégâts avec son souffle embrasé, et aucun des bâtiments n’avait gravement souffert en définitive.
Polgara traversa la cour de sa démarche de reine, Ce’Nedra et Velvet sur ses talons.
— Mère, dit simplement la sorcière.
— Tu as l’air en pleine forme, Polgara, répondit la femme aux cheveux feuille morte, comme si elle l’avait quittée la semaine passée. On dirait que le mariage te réussit.
— Je trouve aussi, convint Polgara avec un sourire.
— Je n’en suis pas surprise. Ton père est là ? J’ai à vous parler à vous tous.
— Il est en haut. Tu sais ce que ça lui fait chaque fois qu’il te voit.
— Tu veux bien aller le chercher, Garion ? Il va falloir qu’il se fasse une raison. Je n’ai que peu de temps devant moi, et il doit entendre ce que j’ai à vous dire.
— Tout de suite, Grand-mère.
Il tourna les talons et gravit rapidement les marches de bois menant à la galerie du premier étage et à la porte que lui avait indiquée sa tante Pol.
Belgarath était assis, les coudes sur les genoux et la tête dans les mains, sur un lit de camp défait.
— Grand-père, dit doucement Garion.
— Quoi ?
— Elle veut te parler.
Le vieux sorcier leva la tête vers lui. Il était l’image même de la désolation.
— Je suis désolé, Grand-père. Elle dit que c’est très important.
Belgarath serra les dents et poussa un soupir résigné.
— Eh bien, puisqu’il faut y aller, allons-y, fit-il en se levant.
En descendant l’escalier, ils virent Durnik s’incliner un peu maladroitement devant Poledra.
— Ma Dame, disait le forgeron.
Garion songea tout à coup que c’était peut-être leur première rencontre officielle.
— Voilà qui est bien raide et protocolaire, remarqua-t-elle en lui effleurant doucement le visage. Tu fais le bonheur de ma fille, Durnik. Sois-en à jamais remercié.
Elle lui ouvrit les bras et l’embrassa chaleureusement, puis elle se tourna vers Belgarath et le regarda bien en face.
— Eh bien ? demanda-t-elle, une note de défi dans la voix.
— Tu n’as pas changé, fit-il d’une voix étranglée.
— Oh si, rectifia-t-elle avec un sourire tordu. A un point que tu ne peux même pas imaginer.
— Ça ne se voit pas.
— Mmm, c’est gentil, ça. Tu as suivi ma petite prise de bec avec la sorcière ?
— Tu as pris des risques, Poledra, répondit-il en hochant la tête. Et si elle avait relevé ton défi ?
— Les loups adorent prendre des risques, rétorqua la femme qui était une louve. Ça ajoute du piment à la vie. Et puis je ne jouais pas si gros jeu : Zandramas est l’Enfant des Ténèbres. L’Esprit des Ténèbres s’empare progressivement de son corps et de son âme ; il ne s’exposera pas inconsidérément à ce stade. Entraîner un remplaçant serait long, et il ne reste guère de temps avant la rencontre finale. Très bien, passons aux choses sérieuses : Zandramas a son roi angarak, à présent.
— Nous avons appris ça, acquiesça Belgarath.
— Tu as toujours eu le don de voir clair dans nos secrets. La cérémonie du couronnement a été assez grotesque. Zandramas a suivi l’ancien rituel angarak qui exigeait la présence de Torak, mais elle a contourné la difficulté. Elle a réussi à susciter, grâce à un certain nombre d’artifices, une image du Dieu, assez convaincante pour abuser un individu crédule. Elle a, en tout cas, parfaitement mystifié l’archiduc Otrath, ajouta-t-elle avec un petit sourire. Il s’est évanoui trois fois au cours du sacre. Je pense que cet imbécile se prend bel et bien pour l’empereur, à l’heure qu’il est. Je gage qu’il aura tôt fait d’ouvrir les yeux s’il a le malheur de tomber entre les pattes de son cousin Kal Zakath ! En attendant, Zandramas a encore une épreuve majeure à accomplir.
— Ah bon ? Et laquelle ?
— La même que vous : découvrir où doit avoir lieu la rencontre finale. Hâtez-vous d’aller à Kell. Le chemin est long, le temps commence à presser et vous avez intérêt à traverser la Magan avant l’arrivée de Zakath.
— Zakath doit venir ici ? s’exclama-t-il, surpris.
— Tu veux dire que tu n’étais pas au courant ? Il a ordonné à son armée, il y a quelques semaines déjà, de prendre position autour de Maga Renn. Son avant-garde est partie depuis quelques jours maintenant, et il a quitté la ville avec le gros de ses troupes hier. Il a l’intention de faire le blocus de la rivière depuis l’extrémité nord des montagnes de Dalasie jusqu’aux jungles de Gandahar. S’il y parvient, vous risquez d’avoir du mal à traverser le fleuve.
Puis elle regarda Beldin.
— Mon vieil ami biscornu est toujours le même…
— Tu pensais que j’aurais pu changer, Poledra ? rétorqua l’intéressé avec un grand sourire.
— Je pensais que tu aurais pu, à tout le moins, changer de tunique, ou que cette vieille défroque répugnante serait tombée en lambeaux, depuis le temps.
— Je la répare de temps en temps, fit-il en haussant les épaules, puis je remplace les reprises quand elles s’usent. Elle est confortable et je me sens bien dedans. Cela dit, ce n’est peut-être plus aujourd’hui que le fantôme de l’original. Bon, tu avais quelque chose de spécial à me dire, ou tu voulais juste me parler de ma garde-robe ?
— Tu me manquais, répondit-elle en riant. Oh, un des grands prêtres du Cthol Murgos est arrivé à Finda, ce Protectorat de Dalasie situé sur la côte ouest.
— Lequel ?
— Agachak.
— A-t-il un roi angarak avec lui ? s’enquit avidement Silk.
— Oui.
— Urgit, le roi des Murgos ?
— Non. Votre frère a tenu tête à Agachak et refusé de l’accompagner.
— Urgit, ruer dans les brancards ? Vous êtes sûre ? La dernière fois que nous l’avons vu, c’était un homme qui avait peur de son ombre.
— Dans ce cas, il a bien changé. Sa jeune épouse n’est peut-être pas étrangère à ce revirement d’attitude. C’est une jeune femme très déterminée, et elle a entrepris de le conformer à l’idée qu’elle se faisait de lui.
— Ça, c’est une nouvelle terriblement déprimante, commenta le petit Drasnien d’un ton funèbre.
— Agachak a amené à sa place le nouveau roi des Thulls, un pauvre demeuré nommé Nathel. Fais bien attention, Belgarath, quand tu entreras en Dalasie. Zandramas, Urvon et Agachak convergent tous vers toi. Ils se haïssent, mais pour eux, tu es l’homme à abattre. Il se pourrait qu’ils oublient leurs inimitiés personnelles pour se liguer contre toi.
— Eh bien… Que Zakath et l’armée malloréenne s’en mêlent et ce sera complet. Ma parole, on va se marcher sur les pieds à l’Endroit-qui-n’est-plus ! ironisa Silk.
— Le nombre n’importe guère, Kheldar. Seules trois personnes auront un rôle à jouer, là-bas : l’Enfant de Lumière, l’Enfant des Ténèbres et la sibylle de Kell, qui effectuera le choix. Tu sais ce que tu as à faire ? demanda-t-elle en se tournant vers Essaïon.
— Oui, répondit-il simplement. Ce n’est pas très difficile en vérité.
— Peut-être pas, mais tu es seul à pouvoir le faire.
— Je serai prêt le moment venu, Poledra.
La femme aux cheveux feuille morte se tourna alors vers Belgarath.
— Je pense que nous allons enfin avoir cette petite conversation que tu évites depuis la naissance de nos filles, dit-elle fermement.
Le vieil homme sursauta.
— En privé, ajouta-t-elle. Viens par ici.
— Oui, Poledra, répondit-il docilement.
Elle se dirigea avec détermination vers la porte de la ferme, Belgarath la suivant comme un petit garçon qui s’attend à une sévère réprimande – ou pis.
— Enfin, fit Polgara avec un soupir de soulagement.
— Que se passe-t-il, Dame Polgara ? demanda Ce’Nedra d’une petite voix inquiète.
— Mon père et ma mère vont se réconcilier, répondit joyeusement Polgara. Ma mère est morte – enfin, est-ce bien vrai ? – en nous mettant au monde, Beldaran et moi. Mon père s’en est toujours voulu de n’avoir pas été à ses côtés à ce moment-là. Il était parti à Cthol Mishrak avec Garrot-d’Ours et les autres pour récupérer l’Orbe qu’avait volée Torak. Poledra ne lui en a jamais fait reproche ; elle savait à quel point c’était important, mais Père culpabilisait depuis des siècles. Elle en a eu assez et elle va faire ce qu’il faut pour remédier à la situation.
— Oh, fit la petite reine de cette voix curieusement voilée qu’elle avait quand elle était émue. Comme c’est émouvant…
Et ses yeux s’emplirent de larmes.
Velvet tira un petit mouchoir de sa manche, se tapota le coin des yeux et le passa discrètement à Ce’Nedra.
Belgarath revint un bon moment plus tard. Il était seul mais il arborait un doux sourire et une lueur juvénile illuminait son regard. Personne ne se risqua à le questionner.
— À votre avis, Durnik, quelle heure est-il ? demanda-t-il allègrement.
Le forgeron scruta le ciel nocturne où le vent chassait les derniers vestiges de nuages vers l’est, révélant les étoiles.
— Pour moi, d’ici deux heures nous devrions voir les premières lueurs de l’aube, répondit-il. La brise s’est levée ; ça sent le matin.
— Nous ne pourrions jamais nous rendormir, de toute façon, décréta le vieux sorcier. Je propose donc que nous chargions les bêtes de somme et que nous sellions les chevaux pendant que Pol prépare le petit déjeuner. Avec de ces œufs dont tu as le secret, hein, Pol ?
L’intéressée lui jeta un regard noir sous un sourcil légèrement haussé.
— Tu n’avais tout de même pas l’intention de nous laisser repartir le ventre vide ? reprit-il impudemment.
— Bien sûr que non, Père. Tu penses bien.
— C’est aussi ce que je me disais.
Puis il éclata de rire.
— Oh, Pol, Pol ! fit-il en la serrant fougueusement dans ses bras.
Les yeux de Ce’Nedra s’humectèrent de plus belle et Velvet repartit à la pêche au mouchoir.
— Si elles continuent comme ça, toutes les deux, cette pauvre petite chose ne va pas durer longtemps, nota froidement Silk.
— Pas de problème, le rassura Garion. Nous en avons deux douzaines de rechange dans notre paquetage. Au fait, Grand-père, j’allais oublier de te dire : avant de se métamorphoser en dragon, Zandramas a parlé avec Naradas.
— Et tu as entendu ce qu’ils se disaient ?
— Il revient de Gandahar. Il ramène un troupeau d’éléphants de combat vers le champ de bataille.
— C’est les démons qui vont être impressionnés, dis donc.
— Il n’y a plus de démons. Zandramas a invoqué un autre Démon Majeur, un certain Mordja, et il a attiré Nahaz loin du théâtre des hostilités. Ils sont partis régler leurs comptes ailleurs.
— Mouais, fit le vieux sorcier en se grattouillant la barbe. D’après vous, Silk, que valent les éléphants de combat de Gandahar ?
— Ils sont presque invincibles, répondit le petit Drasnien. Ils les caparaçonnent de cottes de mailles et leur font ouvrir de larges voies dans les armées ennemies. Si les démons ont vraiment abandonné le terrain, les carottes sont cuites pour les troupes d’Urvon.
— Il y a beaucoup trop de gens dans la course, maintenant, grommela Belgarath. Traversons la Magan et laissons tout ce beau monde s’exterminer joyeusement.
Ils quittèrent la ferme sitôt le petit déjeuner avalé. L’aurore effleurait à peine l’horizon, à l’est. Bien qu’il n’ait presque pas dormi, Garion se sentait curieusement en forme. Il s’était passé des tas de choses, cette nuit-là, des tas de choses qui lui donnaient matière à réflexion.
Le soleil était levé lorsqu’ils atteignirent l’immense fleuve. L’orage de la nuit avait lavé le ciel, l’herbe et les arbres, et il faisait agréablement chaud. Suivant les mimiques indicatives de Toth, ils longèrent lentement la rive vers le sud, à la recherche d’un village et surtout d’un bateau assez vaste pour leur permettre de traverser la Magan vers Darshiva.
Ils arrivèrent à un petit groupe de cabanes sur pilotis, d’où s’avançaient dans le fleuve quelques jetées délabrées. Un pêcheur était assis, tout seul, au bout d’un des pontons, une canne à pêche dans les mains.
— Allez lui parler, Durnik, suggéra Belgarath. Demandez-lui s’il sait où nous pourrions louer un bateau.
Le forgeron acquiesça d’un hochement de tête, tourna bride et s’approcha de l’homme. Garion le suivit, sans trop réfléchir. Ils mirent pied à terre et s’avancèrent vers le bonhomme, un petit rondouillard vêtu d’une tunique tissée à la main et chaussé de galoches informes, boueuses. De grosses varices violettes faisaient des nœuds sur ses jambes nues, crasseuses. Il avait le teint bistre des hommes qui passent leur vie au grand air, et ses joues étaient moins barbues que pas rasées depuis plusieurs jours.
— Ça mord ? demanda Durnik.
— N’est-ce pâs donc ? fit le pêcheur en indiquant du menton un baquet de bois à moitié plein d’eau posé à côté de lui et dans lequel tournaient fébrilement plusieurs truites d’un pied de long, l’air pas commode avec leur mâchoire inférieure proéminente.
— Belle pêche, observa Durnik en s’accroupissant auprès du bonhomme, les mains sur les genoux.
— Un poâsson est un poâsson, hé, rétorqua le petit rondouillard sans quitter des yeux le bâtonnet rouge qui flottait sur la rivière boueuse. Z’auront encore meilleure mine â d’dans mon âssiette qu’à d’dans c’bâquet-lâ.
— C’est pour ça qu’on se donne le mal de les attraper, approuva Durnik. Qu’utilisez-vous comme appât ?
— Jusqu’à tantôt, j’âmorçais aux bloches-lâ, répondit le drôle, mais comme çâ faisait ren qu’à beûrer â d’dans son coin, je m’suis mis â lâ laitance.
— Tiens, je crois n’avoir jamais essayé, admit Durnik. Et ça marche ?
— Moon ! j’en ai pris une paire en une demi-heure. L’aut’de fois, j’ai cru que j’allais être obligé de me câcher d’derrière un ârbre sans quoi z’âllaient s’jeter sur moi.
— Il faudra que j’essaie, conclut Durnik en regardant l’eau avec convoitise. Dites, vous ne savez pas où nous pourrions louer un bateau ? Il faut que nous traversions le fleuve.
Pour la première fois, le pêcheur quitta des yeux le flotteur attaché à sa ligne et dévisagea le forgeron avec incrédulité.
— Vers Dârshivâ ? s’exclama-t-il. Je m’demande c’qui vous a persuâdé â c’te bêtise !
— Pourquoi ? Il y a des problèmes de l’autre côté ?
— Des problèmes ? D’ousque vous sortez, vous ? V’sâvez c’que c’est qu’un démon, au moins ?
— Euh, oui, bien sûr.
— Et vous en avez jâmais vu ?
— Une fois, je crois.
— Mon gârs, quand on en voit un, on n’se demande pâs si on â des âvisions, on sait. Avec çâ qu’c’est des sâprés abominâtions, moi j’vous l’dis. Y pâraît qu’y en â tout partout â Dârshivâ, de ces immondes criâtures. Un Grolim était déjà descendu du nord, des bârrots d’ces horreurs-lâ grognant et clâquant des dents dessur ses talons, quand v’lâ-t’y pâs qu’il en est venu un autre, ou plutôt une autre, pâ’ce que c’était une femme, oui, mon gârs, c’est-y pas malheureux d’voir çâ ! Lâ Zandrâmâs, lâ, comme ils disent, l’â fait un pâs en ârrière, l’â lancé un sort et s’â tiré un démon â elle d’l’endroit où ils se terrent, et les horreurs ambulantes â ces deux-lâ de s’toquer les unes les aut’â d’dans tous les coins de Dârshivâ.
— Nous avons entendu dire qu’on se battait au nord d’ici, à Peldane.
— Oui, mais c’est des bâoués pâreils â nous z’aut’, qui s’font lâ guerre comme vous et moi, âvec des épées, des z’hâches et de lâ poix brûlante. Les démons s’en sont âllés de l’autre côté du fleuve-lâ chercher une gârenne à dévâster et des gens à s’bâfrer. Pâ’ce que c’est ce que font les démons : y s’bâfrent les gens. Encore vivants, lâ plupârt du temps.
— L’ennui, c’est que nous ne pouvons pas faire autrement que d’y aller, soupira Durnik.
— Moon ! Vous êtes pâs quittes. D’âbord, vous trouverez de bâteau â point d’plâce. Les gens de d’lâ se sont jetés sur tout ce qui flottait et ils sont âllés dessur l’eau vers Gandâhâr. Ils ont dû se dire que les éléphants sauvâges de lâ-bâs étaient moins redoutâbles que les démons.
— Hé, on dirait que ça mord, fit obligeamment Durnik en indiquant le bâtonnet rouge qui s’enfonçait dans l’eau et remontait à la surface.
Le pêcheur releva précipitamment sa gaule et lança un juron.
— Cré vingt bleus !
— On ne peut pas tous les prendre, nota Durnik avec philosophie.
— Ça n’empêche pâs d’essayer, rétorqua le gaillard en riant, puis il tira son hameçon de l’eau et le garnit d’un lambeau d’une matière organique visqueuse prélevée dans un bol de terre cuite commodément placé à côté de lui.
— A votre place, je me mettrais sous la jetée, suggéra le forgeron. J’ai toujours eu l’impression que les truites aimaient l’ombre.
— C’est l’avantâge d’appâter à la laitance de poâsson, rétorqua doctement le pêcheur. Çâ se sent de loin. Y â des moments-lâ, on dirait qu’à grimperaient dessur les murs pour s’en goinfrer.
Il lança à nouveau et s’essuya distraitement la main sur le devant de sa tunique.
— Comment se fait-il que vous soyez resté alors que tous les autres partaient ? s’enquit le forgeron. Après tout, si la région n’est pas sûre, vous auriez peut-être mieux fait de les accompagner à Gandahar ?
— On est pâs près de m’y voir, â Gandâhâr, répondit le bonhomme en observant attentivement son flotteur improvisé. Les gens sont fous, lâ-bâs. Ils pâssent leur temps â châsser l’éléphant, ainsi. Qu’est-ce que vous voulez fiche d’un éléphant quand vous l’âvez âttrâpé ? Ensuite, les poâssons de lâ-bâs vâlent même pâs l’âppât pour les prendre. Pis, c’est lâ première fois que j’ai cette jetée pour moi tout seul depuis cinq ans. Jamais qu’on pouvait j’ter sâ ligne â l’eau-lâ tel’ment qu’y en âvait â d’dans.
— Je vous comprends, commenta Durnik avec un soupir nostalgique. Allons, il faut que j’y aille, maintenant. Nous devons vraiment trouver un bateau quelque part.
— Je vous déconseille vivement d’âller traîner vos bottes â Dârshivâ, reprit le pêcheur avec gravité. C’est égâl, vous feriez ben mieux de vous couper une perche et d’vous mettre âssis-lâ, â côté de moi, en attendant que çâ se tâsse.
— Je voudrais bien, je vous assure, soupira Durnik en se levant. Enfin, je vous souhaite bonne chance, l’ami.
— C’t’â vous qu’y faut dire çâ, â c’t’heure. Moi, j’suis â mon ârticle, ici, âvec mâ ligne â d’dans l’eau, rétorqua le bonhomme avec un haussement d’épaules. Si vous âllez à Dârshivâ, tâchez moyen de pâs vous faire bâfrer par ces sâprés démons.
— Je mettrai un point d’honneur à ne pas les engraisser, promit Durnik.
Garion et son ami remontèrent la jetée vers l’endroit où ils avaient laissé leurs chevaux.
— Ils parlent drôlement, dans cette partie du monde, hein ? remarqua le forgeron avec un sourire.
— Oui, acquiesça Garion en pensant au vieil homme dépenaillé et à sa chourette, dans cette taverne perdue des plaines de Voresebo.
— Mais je ne sais pas pourquoi, j’aime bien les entendre, reprit Durnik. Je trouve leur façon de parler reposante, bon enfant.
— À ta place, j’éviterais tout de même de les imiter, lui conseilla Garion. Tante Pol te laverait la bouche au savon.
— Oh non, répondit le forgeron avec un petit rire. Elle ne ferait jamais une chose pareille.
— C’est ta femme. Et ta bouche, conclut Garion en haussant les épaules.
Belgarath les attendait en haut d’une butte herbue qui dominait le village, un peu plus loin sur la berge du fleuve.
— Eh bien ? demanda-t-il.
— Ça mord. Des truites énormes, répondit Durnik avec le plus grand sérieux.
Le vieux sorcier le regarda un moment et leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de sa patience.
— Je voulais parler de ce qui se passe à Darshiva, grinça-t-il, les dents serrées.
— Je ne puis rien affirmer, bien sûr, mais si ça mord de ce côté, il est logique de supposer que ça mord aussi de l’autre, rétorqua le forgeron d’un air grave et pénétré.
Belgarath tourna les talons et s’éloigna en maugréant.
Garion et Durnik rejoignirent leurs compagnons et leur répétèrent brièvement les informations qu’ils avaient glanées auprès du pêcheur solitaire.
— Ça jette un éclairage nouveau sur la question, pas vrai ? commenta Silk. Alors, que faisons-nous ?
— Si vous m’autorisez, Vénérable Ancien, à vous faire une suggestion, intervint Sadi, je pense que nous serions bien avisés de suivre l’exemple de ces villageois et de descendre le fleuve jusqu’à Gandahar. De là, nous pourrions affréter un bateau. Ce serait peut-être un peu plus long, mais nous éviterions les démons.
Toth secoua la tête et esquissa une succession de gestes véhéments. Le géant muet, si réservé d’ordinaire, avait l’air étonnamment préoccupé.
— Il dit que nous n’avons pas le temps, traduisit le forgeron.
— Cela signifie-t-il que nous devons arriver à Kell à un moment particulier ? hasarda Silk.
Toth reprit sa pantomime, ses grandes mains agitées de mouvements d’une rapidité insolite.
— Si j’ai bien compris, Kell serait coupée du reste de la Dalasie, reprit Durnik. Cyradis a pris les mesures nécessaires pour que nous passions, mais quand elle sera partie, les autres refermeront les portes de la ville.
— Comment ça, quand elle sera partie ? répéta Belgarath. Où va-t-elle ?
Durnik interrogea Toth du regard et le colosse poursuivit ses mimiques expressives.
— Oh, fit le forgeron. Je vois. Elle doit bientôt aller à l’endroit de la rencontre. Il faut qu’elle y soit lorsque le moment sera venu pour elle d’effectuer le choix.
— Elle n’aurait pas pu faire le voyage avec nous ? objecta Velvet.
Le géant muet secoua à nouveau la tête et ses gestes se firent plus emphatiques.
— Je ne suis pas sûr d’avoir tout compris, avoua Durnik. Vous m’interromprez, Toth, si je raconte des bêtises. Un certain événement doit se produire avant notre arrivée à Kell, mais s’il n’a pas lieu, elle sera obligée de faire le voyage toute seule.
— Il a dit quel était cet événement ? demanda Polgara.
— Je crois qu’il l’ignore lui-même, ma Pol.
— Sait-il au moins à quel moment la chose doit se passer ? insista âprement Belgarath.
Toth écarta les mains devant lui.
— Cette jeune personne commence à m’exaspérer, grommela le vieux sorcier en regardant Beldin. Que dis-tu de tout ça ?
— Je dis que nous n’avons guère le choix : si cet événement est censé se produire à Darshiva et si nous n’y allons pas, il est fort à craindre qu’il ne se passera rien, et toute l’affaire en dépend peut-être.
— Exact, conclut Belgarath. Nous allons donc à Darshiva. Les démons n’ont qu’à bien se tenir. Il ne nous reste plus qu’à trouver un moyen de traverser ce satané fleuve avant que Zakath ne se pointe.
— J’en connais un, très simple : il nous faudrait un bateau, reprit Durnik.
— Je vais voir ce que je peux faire, proposa Beldin en fléchissant les jambes et en écartant les bras.
— Ne fais pas le difficile, lui recommanda son frère. N’importe quoi fera l’affaire, pourvu que ça flotte.
— Tu fais bien de me le dire, riposta Beldin en prenant son essor.